Petites histoires à frémir debout

Bienvenue dans mon univers d'écriture. Ici, vous découvrirez des histoires captivantes et des textes variés. Laissez-vous emporter par les mots et partagez vos impressions.

Plongez dans le suspense de mes histoires qui font peur

Explorez une sélection de mes textes qui vous tiendront en haleine. Chaque histoire est une nouvelle aventure, un nouveau mystère à résoudre. Préparez-vous à être surpris et à frissonner.

25°North – 69°West

 

 1

Billy était sur le quai, les yeux remplis de la beauté de bois qui s’étirait devant lui. Une goélette de trente mètres, certes un peu vieillissante, mais dotée d’un charme à vous flanquer les frissons.

Elle était amarrée là, abandonnée depuis des lustres, dans un état qui demandait réparation. Il y avait du travail, beaucoup de travail pour lui rendre sa superbe, mais elle dégageait une envie d’en tomber amoureux.

Il se posta devant elle, scannant chaque centimètre de son bastingage avant de se balader le long de son flanc, depuis sa proue jusqu’à sa poupe.

Revenu sur le devant du bateau, il admirait son mât de beaupré, sorte d’excroissance, de bec qui supporte le foc, sur lequel il aurait aimé voir le buste d’une femme nue, comme il y en a sur les galions, il fut déçu de son absence. Le jeune homme se dit qu’il devrait y avoir moyen d’en rajouter un plus tard. Il tenta de connaître le nom de cette merveille, difficilement déchiffrable sous la proue. Seules deux lettres se laissaient deviner, un Z et un O en feuilles d’or. Les autres avaient été visiblement effacées par le temps. Il resta figé, songeur.

— Il vous tente ? 

Billy sursauta.

— Vous m’avez fait peur ! D’où vous sortez, vous !?

L’homme le rassura en se présentant, la main tendue.

— Désolé, je suis Archibald Desmond, mais appelez-moi Archi, comme tout le monde. Je suis le propriétaire de ce merveilleux navire, je l’appelle ma perle des mers.

— Billy Lewis. Oui, il est magnifique.

— Il est à vendre.

Ces mots percutèrent le jeune homme qui ne s’attendait pas à les entendre. Sa réponse n’en fut pas moins directe.

— Combien ?

L’homme sourit devant sa détermination.

— Vous ne souhaitez pas voir l’intérieur ? Venez, montons à bord.

Il entraina son visiteur sur la passerelle. A peine le pied sur le pont, Billy tomba amoureux. Le paysage était soudain tellement plus attrayant que la vue depuis le quai.

— Allez-y ! l’encouragea le propriétaire, ne soyez donc pas timide, je reste là, je vous laisse divaguer à votre gré.

Billy le remercia tout en admirant les tonnes de bois qui l’accueillaient.

Il revisitait son enfance, lui qui jouait souvent les pirates. Il ne savait plus où poser ses yeux, heureux comme lors de ces matins de Noël devant un parterre de jouets.

Il se décida pour la barre qu’il toucha en premier. Elle se trouvait à portée de main et s’y agrippa contre vents et marées. L’homme, redevenu enfant, s’imagina alors au beau milieu de l’océan, à des milles des problèmes terriens. Un bonheur l’envahit et sans même aller plus loin, l’embarcation d’un autre siècle était à lui.

Le propriétaire s’approcha de son futur acquéreur, déjà certain d’avoir fait une bonne affaire.

— Il est pour vous, affirma-t-il dans un murmure soufflé à l’oreille.

Billy resta interloqué, comme hypnotisé par cette proclamation.

— Je vais d’abord visiter les cabines, rétorqua le jeune homme.

— Dans ce cas, je vous invite à me suivre.

Les deux hommes se rendirent dans ce qui avait été la demeure de bien des capitaines et de leurs seconds.

Les yeux de Billy s’ouvrirent au maximum pour laisser entrer la beauté qui s’offrait à lui. Six cabines permettaient d’accueillir les voyageurs des mers.

Billy ne voyait que le beau, même si certaines d’entre elles affichaient un état un peu délabré. La poussière était celle des étoiles ; le bois, du teck abimé par endroit, reflétait la sagesse des années, le désordre n’était que vie passée. Tout n’était que splendeur.

Il se figea devant les quartiers du capitaine, la plus grande cabine dans laquelle il se projetait déjà. Tout avait été laissé comme si l’ancien capitaine s’était absenté quelques minutes pour revenir dans l’instant. Certains plans de route étaient étalés ça et là sur une grande table, d’autres enroulés sur eux-mêmes, avec compas et boussoles laissés à la contemplation ou à l’usage des futurs commandants de bord.

Archi remarqua le regard presque amoureux du jeune homme et l’abandonna à sa rêverie. Il regagna le pont sans le moindre bruit pour ne pas ébrécher la magie du moment. C’était comme si deux êtres faisaient enfin connaissance après une éternité d’errance.

— Je le prends ! lança Billy.

Il se retourna mais ne vit plus personne. Etonné, il revint lui aussi sur le pont pour trouver Archi, assis sur le bastingage.

— Et donc ? demanda ce dernier, sûr de lui.

— Je le prends.

— C’était une évidence. Vous en offrez combien ?

Billy n’en avait aucune idée. Il savait néanmoins qu’un voilier de cette envergure pouvait dépasser les cinq cent mille dollars, et il voyait petit. Cependant, il y avait pas mal à faire et refaire pour pouvoir le remettre à neuf ou presque, et organiser des croisières de quatre à cinq personnes. Il mit donc un prix sur la table.

— Il y a du boulot ! commenta le jeune homme avant de se lancer.

— Ouais, et ?

— OK, je vous en propose cent cinquante mille, avança Billy, hésitant.

Archi n’était pas dupe. Le prix offert était bien loin de la valeur.

— Je me fais avoir, répondit Desmond. Ma perle des mers vaut au moins cinq fois plus.

— Je ne peux pas plus, sinon, je ne pourrai pas y effectuer les travaux.

Le cinquantenaire le toisa, réfléchit un court instant et lui tendit la main.

— C’est d’accord, jeune homme. Mais c’est bien parce que vous allez lui rendre vie.

Billy n’en revint pas. Il serra la main de cet homme comme s’il venait de lui sauver la vie. Son allégresse le fit sursauter sur place. L’excitation était à son paroxysme.

— Merci, Archi, merci infiniment, vous ne le regretterez pas, il va redevenir aussi splendide qu’il l’a été.

— Je ne vous demanderai qu’une seule faveur, ajouta Archi.

— Tout ce que vous voudrez.

— Ne le renommez pas. Laissez-lui son nom.

— Mais, il n’y a que deux lettres, Z et O.

— Je sais, mais laissez-le comme ça.

— Bon, eh bien, c’est d’accord. Un bateau sans nom, c’est original, ça va lui donner un peu plus de cachet.

Le jeune homme toucha le ciel durant plusieurs instants sans pouvoir redescendre sur terre. Il monta, descendit, remonta sur son navire comme une araignée tisse sa toile autour d’un trésor. Il était heureux.

25°North – 69°West

 

2

 

 

Billy avait réuni ses quatre meilleurs amis dans un restaurant du coin, proche du port. Quatre jeunes gens trentenaires, assez nantis pour certains, et tous plus libres que le vent.

Ces derniers n’étaient pas surpris de l’invitation, la chose étant presque rituelle. Toutefois, l’excitation avec laquelle il les avait conviés les avait quelque peu intrigués.

Tous étaient attablés devant un apéritif, prémices à une suite festive. Il y avait là, Franck, Ruben, Kevin et Mohand, surnommé Mo, totalement pendus aux lèvres de leur ami.

Billy se leva, un verre à la main.

— Mes potes, aujourd’hui commence une nouvelle vie. Je viens de concrétiser mon rêve. Mo, on se connaît depuis notre enfance, et quel est ce rêve ? A quoi jouions-nous le plus souvent ?

Ce dernier réfléchit un instant, triant les périodes les plus heureuses de leurs jeunes vies, et lança sa réponse, un sourire tracé sur son visage.

— Bah, on jouait souvent aux pirates.

— T’es le meilleur ! s’écria Billy. T’as gagné une croisière.

Tous se regardèrent, des points d’interrogation flottant au-dessus de leur tête.

— Accouche ! s’impatienta Ruben.

— Mes frérots, je lève mon verre à mon nouveau galion, le bateau sans nom, que je viens de me payer !

La surprise gela l’assistance.

— Tu as acheté quoi ? s’enquit Franck.

— Un bateau, tu sais, ce truc avec des rames, plaisanta Mo.

— Y’a pas de rames sur celui-là. C’est un deux-mâts de trente mètres. Et…vous êtes mon équipage.

Le silence frappa ce coin du restaurant.

— Allons, moussaillons ! J’aimerais voir un peu d’enthousiasme !

— Tu peux nous expliquer, là ? perso, je nage, lança Kevin.

Un peu déçu, Billy se rassit et amena ses arguments.

— Nous sommes en Floride, OK ? Et que peut-on faire en Floride ? Des croisières, mini ou grandes. J’envisage d’amener des touristes passer un week-end en mer, avec escale à Nassau. Je n’ai pas encore vraiment établi de circuit, ça on le verra plus tard, mais l’idée est bonne, non ?

— Combien de personnes peuvent embarquer sur le rafiot ? s’intéressa Ruben.

— Nous cinq et quatre autres maxi. J’ai vu l’intérieur, et on peut facilement ajouter une ou deux cabines. Qu’en dites-vous ?

Après un court silence, Ruben lança les hostilités.

— Ouais, c’est sympa comme idée, mais…on n’a jamais navigué, à part Kevin, nous on ne connaît que les optimistes, et apparemment, y’a des travaux à faire. Tu peux argumenter tout ça ?

— J’ai navigué avec mon père, rassura Kevin, et c’est pas difficile avec la technologie d’aujourd’hui.

Billy ordonna ses idées avant de les étaler calmement.

— Les gars, oui, il y aura des travaux, évidemment. Et, Kev, il n’est pas récent, aucune technologie à bord, je ne sais pas quel âge il a, mais il ne vient pas des derniers cyclones. Quant à moi, je sais naviguer sans appareillage, et il y en aura un. Il va falloir y mettre de ses muscles pour hisser les voiles. Je ferai installer tout le nécessaire pour l’orientation et la communication, mais je tiens à ce que l’ancien reste. OK, nous ne sommes pas très férus de navigation, mais tout s’apprend et nous avons l’ancien propriétaire qui nous donnera un coup de main. D’autres questions ?

— Pourquoi il n’a pas de nom ? Je croyais que c’était obligatoire, demanda Franck.

— Il a un nom, mais il est en partie effacé, et j’ai promis au vendeur de le laisser en l’état.

— Ça porte pas malheur un bateau sans nom ? enchérit Kevin.

— Il te dit qu’il en a eu un qui s’efface, t’es bouché ? corrigea Ruben.

— Tu as les moyens de faire tout ça ? interrogea Mo.

Un peu confus, Billy baissa les yeux et regarda le verre dans sa main pour se donner une consistance.

— Je l’ai payé en une fois et il me reste de quoi effectuer quelques travaux, mais peut-être pas tout. J’irai à ma banque demain pour arranger tout ça.

Tous se regardèrent un court instant. Mo prit alors la parole et un verre pour un toast.

— Mon pote, tu es un frère pour moi, depuis notre enfance. Nous avons grandi ensemble. À un moment ou à un autre, tu nous as tous aidés. Aujourd’hui un seul regard nous a suffi pour nous mettre tous d’accord. Nous avons réussi nos vies, il est temps de te rendre ce que tu nous as donné. On va tous s’y mettre, pas de banque, on est là pour toi. Alors, messieurs, les gars, levons nos verres au bateau sans nom et à son équipage !

Le coin initialement silencieux fut le témoin d’un cri à l’unisson et de verres s’entrechoquant dans une allégresse sonore.

25°North – 69°West

 

3

 

 

Le soleil qui se levait plein Est vit les cinq trentenaires se tenir droit devant l’embarcation dont les contours se découvraient au rythme de sa course. Le spectacle engageait à une belle journée.

— Il est magnifique ! chuchota presque Franck.

— Là, c’est sûr, c’est pas du neuf ! enchérit Ruben.

Billy avait préparé un petit déjeuner pour accueillir ses associés. Sans un mot, il grimpa sur la passerelle et déposa ses affaires sur le pont puis, tout en posant un pied sur le bastingage, les invita à monter, l’air solennel.

— Moussaillons, si vous voulez bien vous donner la peine…autorisation vous est donnée de monter à bord !

Trois d’entre eux acquiescèrent avec une joie finalement non dissimulée. Seul Kevin resta sur le quai.

— Kev ! hurla Billy, fais pas ton timide, il ne mord pas !

Mais le jeune homme avait du mal à bouger, il prit quelques secondes pour réagir. Son regard était bloqué sur le mât beaupré. Il se décida à grimper, non sans une légère appréhension dont il ignorait la cause. Il se dit qu’elle devait être due à la masse impressionnante de la goélette. 

Avant de déjeuner, Billy fit la visite des lieux. Les commentaires allèrent bon train. Qui prendrait telle ou telle cabine, où seraient installées les autres, à la place de quoi ? Autant de questions qui trouvèrent vite leur réponse. Il n’y avait plus qu’à sceller l’accord du don de leur vie au bateau merveilleux. C’est sur un ton de plaisanterie que l’acte verbal fut établi. 

 

*

 

Les travaux débutèrent le temps de signer les multiples devis dédiés aux divers corps de métiers. Billy avait tenu à ce que les boiseries soient du même acabit que les originales, ce qui augmentait sensiblement les prix. Mais qu’importait ! Les travaux commençaient, son bateau allait renaître.

 

*

 

Le dossier « travaux » fut plié en neuf semaines. Seules les cabines avaient été rénovées ou ajoutées, ainsi, bien évidemment, que les instruments de navigation et de communication. Rien d’autre ne fut touché. Aucunes peintures, aucuns nouveaux cordages ou nouvelles voiles. La promesse de Billy faite à l’ancien propriétaire avait été respectée. Nul n’avait profané le nom initial. Les deux lettres Z et O gardaient leur mystère et ce n’était pas pour déplaire. Cette particularité le rendait énigmatique, l’accroche idéale auprès du public pressenti pour les week-ends croisières.

Un nouveau jour se levant, les cinq amis se retrouvèrent sur le même quai, devant le voilier encore plus majestueux qu’à leur première rencontre, pas peu fiers d’y avoir mis leur sueur et leur cœur à l’ouvrage.

Il était grand temps à présent, de le faire voguer pour un petit tour de chauffe, histoire de se familiariser avec les lois de l’océan, et surtout de l’apprivoiser. Archi était de la partie pour les seconder et leur enseigner plus que ce qu’ils savaient, c’est-à-dire, quasiment tout.

 

*

 

La première sortie fut rocambolesque, tant l’équipage était novice. Toutefois, la motivation et la discipline dont les marins en herbe firent preuve séduisirent et rassurèrent l’ancien capitaine. Après deux semaines d’apprentissage intensif des manœuvres et exercices de mises en situations délicates, l’équipage étaient fin prêt pour accueillir ses passagers en toute sécurité.

La « fin d’études » se célébra autour d’une table. Chacun y alla de ses plaisanteries sur les maladresses des autres, mais tous avaient cette hâte de prendre la mer et de se « mettre à l’eau ».

Mais pour cela, il fallait se faire connaitre. Le nerf de la guerre ne se cantonne pas à l’argent, il est impératif d’avoir une bonne communication. C’est Ruben qui s’y colla avec Mo, par la création d’un site minimaliste dans un premier temps. Franck et Kevin se chargèrent des flyers qu’ils distribuèrent ici et là, de main à main à tous les couples et autres passants, ainsi que dans les commerces avoisinants. Ils devaient taper haut et fort.

Il ne fallut pas un mois avant qu’un couple et une jeune femme se manifestent auprès de Billy. La réservation fut actée pour le week-end de la semaine suivante, parfait minutage pour approvisionner le navire en eau et nourriture. 

 

*

 

Tout fut paré en temps et en heure. Billy resta au pied de la passerelle pour accueillir ses passagers, Kevin pour l’accueil sur le bateau, Franck en qualité de groom d’étage et Ruben aux dernières vérifications, aidé de Mo.

Le couple se présenta en premier. Marc et Cynthia Callaghan. Deux jeunes mariés qui achevaient leur lune de miel par une mini croisière. La joie de vivre des deux trentenaires illuminait leurs mines presque insolentes de beauté. Ils grimpèrent main dans la main sur la goélette en sautillant comme de petits oiseaux.

Une quadragénaire les suivait de près, l’élégance affichée, un visage émacié et hâve sous une capeline beige qui lui servait de parasol. Jodie Porter. Son amabilité était bien dissimulée derrière un facies interdit au sourire. Elle déclina son identité à Billy qui l’accueillit comme il se devait, l’allure joviale en évidence.

Kevin descendit du pont pour la récupérer sur la passerelle et l’amener à bon port. La dame de bonne famille connaissait quelques difficultés pour évoluer sur le bois incliné, car chaussée sur des talons de douze centimètres. Le jeune homme pinça ses lèvres pour retenir son rire.

Le dernier passager se présenta devant le capitaine qui n’en crut pas ses yeux.

—  Bonjour mon fils, je suis le père Roger Reuclif. Mais vous pouvez m’appeler Roger.

Passé la surprise, Billy l’invita à monter à bord.

— Après vous, Roger, si vous voulez bien vous donner la peine, mon équipage va vous accueillir et vous conduire à votre cabine.

L’homme était grand, brun, la cinquantaine bien entamée et vêtu d’un pantalon noir et d’une chemise d’ecclésiastique. Le prêtre voulait sans doute prendre un peu le large pour fuir les sempiternelles confessions de ses ouailles. Une petite valise était accrochée à sa main. Kevin tenta de la lui prendre pour alléger sa charge, mais l’homme d’Eglise refusa de la lâcher, prétextant, avec un sourire, qu’il n’était pas encore assez vieux pour se faire aider.

Billy remonta la passerelle qu’il tira et déposa le long du bastingage sur lequel il s’appuya pour regarder une dernière fois le quai et le paysage portuaire. Le sort en été jeté, personne ne pouvait plus reculer, l’aventure aller pouvoir commencer.

Un sourire de contentement se dessina sur son visage. Il était heureux. Il prit une grande inspiration comme pour aspirer le courage et la verve qu’il faudrait pour mener à bien ce premier vrai voyage.

Il tourna les talons et gagna la barre pour donner ses ordres.

 

25°North – 69°West

4

 

 

Le brick-goélette était trop ancien pour être équipé d’un moteur. Un remorqueur devait l’aider pour les manœuvres de port. Mais une fois au large, il déploya ses voiles en direction de Nassau aux Bahamas, à près de trois cents kilomètres. Les passagers appuyés au bastingage regardèrent la côte floridienne s’éloigner au grès du vent.

Les marins novices mettaient toutes leurs forces et leur cœur à l’ouvrage, la motivation en guise de proue, droit devant !

Dans sa cabine, Billy poursuivait les calculs savants qui traceraient leur route. Nul besoin d’instruments dont il ne se servirait qu’en cas de doute ou de difficultés. Il préférait son cerveau à celui d’une machine.

Le bateau prit donc la mer en toute sérénité, la météo étant de leur côté. Selon les estimations de Billy, ils mettraient à peu près une dizaine d’heures pour arriver à Nassau, peut-être moins si le voilier tenait sa vitesse actuelle.

Le programme était simple. Arriver à bon port en fin d’après-midi ou au pire en début de soirée, libérer ses passagers pour une petite visite de l’endroit, préparer le diner pour ceux qui resteraient à bord et pour l’équipage, passer la nuit à bord et repartir vers les treize heures le lendemain. Les passagers auraient ainsi le temps de visiter la ville. Pour une première virée, c’était bien suffisant. Ces premiers visiteurs étaient en quelques sorte ses cobayes, ce qui pouvait expliquer la somme plus que raisonnable pour la balade. Le capitaine était satisfait de ses plans.

 

*

 

Le navire suivait sa route, et les passagers suivaient le soleil tels des tournesols. La bronzette était de mise et les filles ne s’en privaient pas. Quant aux hommes, l’équipage répétait sans cesse les gestes obligatoires pour une bonne navigation, le prêtre restait dans sa cabine à potasser sa bible, et Marc, époux en lune de miel, suivait chaque mouvement de l’équipage. Non par crainte d’une mauvaise manipulation, mais plutôt pour apprendre, dans la perspective de l’achat futur d’un plus petit voilier.

Les heures défilaient dans le calme, le vent seul jouait dans les voiles. Soudain, au creux d’une vague, un groupe de dauphins fit son apparition, sous les cris d’étonnement et de bonheur des deux filles. Les mammifères longeaient la goélette et sautaient à cœur joie. Le vent semblait faire une course et soufflait de plus belle dans les voiles pour la gagner.

Au loin, l’horizon liait les deux tons de bleu qu’offraient le ciel et la mer. Le soleil irait bientôt les rejoindre en arborant son disque de lumière dans une explosion d’ocre, d’orange et de rouge. Le spectacle était grandiose.

Les hommes d’équipage prirent un peu de repos avant l’arrivée à Nassau.

Kevin ne se sentait pas très bien. Une angoisse indescriptible montait depuis ses entrailles alors qu’il regagnait sa cabine.

— Vous allez bien, mon fils ? s’enquit le prêtre, sortant de la sienne.

La main sur la poitrine, le garçon lui sourit.

— Ça va aller, mon père, merci. Je suis un peu fatigué, je crois. Je vais me reposer une petite heure, on arrive bientôt.

Un hurlement se fit entendre. Les deux hommes pénétrèrent dans la cabine de Jodie, la femme aux talons.

— Ça va, Madame ? demanda Kevin.

Celle-ci était assise sur son lit, le cheveu fou, et respirait comme si l’air l’avait oubliée.

— Je…je suis désolée, j’ai fait un horrible cauchemar, expliqua-t-elle, la mine horrifiée.

— Ce n’est rien, ma fille, apaisa le prêtre. Le roulis du bateau n’est pas vraiment propice au bon sommeil.

La quadragénaire le fixa d’un regard apeuré. Mo, qui passait par là, s’enquit, lui aussi, de Jodie.

— Qu’est-ce qu’il se passe, ici !?

— Un petit cauchemar, expliqua le prêtre. Rien de bien méchant.

— Ce bateau est maudit ! lança-t-elle, en colère. Sortez de ma cabine, je veux rester seule.

Les trois hommes ne se firent pas prier, Roger tentant d’apaiser l’indignation qui commençait à monter chez les deux membres d’équipage.

— Laissons-la, messieurs, il faut qu’elle se repose, ça va passer. Elle doit être un brin anxieuse, c’est tout. Vous savez, ce n’est pas donné à tout le monde de vivre sur un voilier de cette taille et de cet âge ! ironisa l’homme d’Eglise. Le bois craque, le bateau vit, tout simplement. Elle a pris certains bruits pour des manifestations surnaturelles, ce n’est rien.

Mo et Kévin s’accordèrent à penser la même chose et regagnèrent le pont en souriant de cette petite incartade.

 

*

 

Le bateau s’approchait de Nassau qui n’était plus qu’à quelques milles. L’équipage s’activait alors que les passagers admiraient la côte qui s’étirait de plus en plus au fil des minutes. Le temps était parfait et la visibilité nette.

La capitainerie prévenue, tout était prêt pour accueillir la goélette, avec le respect dû à une vieille dame.

Le public était même présent pour admirer l’amarrage du voilier. Des badauds qui passaient et profitaient du spectacle.

Il était près de 17h lorsque le bastingage toucha le quai, à la grande fierté de son équipage et au grand soulagement de ses passagers.

Le deux-mâts déversa ses voyageurs pour une virée à terre, à la recherche d’un bon restaurant ou d’un paysage pittoresque. Il n’était pas trop tard pour faire un peu de tourisme en attendant le lendemain.

Seuls Billy et Mo restèrent à bord, accompagnés du prêtre et de Jodie, qui ne voulait pas sortir de sa cabine.

Billy se présenta devant la porte de la jeune femme pour tenter de la convaincre. Il toqua et n’obtint qu’un « Laissez-moi tranquille ».

Roger sortit de la pièce et referma la porte derrière lui.

— Mais qu’est-ce qu’elle a, au juste ? interrogea le capitaine.

— Ce n’est rien, mon fils, juste un coup de blues. Je pense qu’elle a surévalué sa tolérance à la navigation.

Le visage de Billy se ferma.

— Je suis désolé. Peut-être que si je lui parlais, j’arriverais à lui faire apprécier son séjour, c’est dommage de tout rater.

— Inutile d’insister, elle ne voudra rien entendre.

Billy ne se laissa pas convaincre. Il poussa gentiment le prêtre en s’excusant et pénétra dans la cabine. La jeune femme était allongée en chien de fusil, le dos à la porte.

Il s’avança lentement vers elle et toucha son épaule.

Jodie sursauta et se tourna vers lui. Le capitaine tenta de la faire changer d’avis.

— Allons, Jodie, nous sommes arrivés, profitez de cette belle fin d’après-midi, allez vous promener un peu, les autres ne doivent pas être loin, je vous accompagne si vous le souhaitez, mais ne restez pas enfermée, ce serait dommage.

La jeune femme lui sourit et reprit sa position initiale.

— Merci, mais je préfère rester à l’abri dans ma cabine.

— À l’abri ? Vous vous sentez en danger ?

— C’est le bateau, murmura-t-elle en frissonnant.

— Il est solide, vous savez, je ne comprends pas ce que vous me dites.

Le prêtre intervint, comprenant que la jeune femme allait partir en crise.

— Ce n’est rien, Billy, elle a simplement peur, elle n’est pas habituée.

Il poussa à son tour le capitaine qui devint plus vindicatif.

— Laissez-là parler, plutôt, je veux une explication.

La jeune femme se retourna à nouveau et se recroquevilla au coin de son lit.

— Le bateau est maudit ! hurla-t-elle, tremblante.

—Je vais vous demander de quitter la cabine, intervint le prêtre. Je vais rester avec elle.

— C’est du grand n’importe quoi ! grommela le jeune homme en s’exécutant.

Le capitaine en référa à Mo qui n’en revenait pas. D’où pouvait-elle bien sortir ces délires ? Les amis en discutèrent tout en dinant.

Roger les rejoignit quelques instants plus tard.

— Comment va-t-elle ? s’enquit Billy.

— Mieux, répondit le prêtre. La pauvre femme doit souffrir d’une forme de dépression. Elle a souhaité effectuer cette croisière pour se détendre, oublier ses tourments, mais c’est un échec évident. Pourriez-vous lui préparer un plateau, s’il vous plait ? Elle doit manger.

Le jeune homme se leva aussitôt.

— Evidemment, je vous prépare ça. Et vous, mon père ?

— Un petit sandwich suffira, merci.

Le reste de l’équipage regagna le bord peu de temps après. Ne restait plus que le couple qui devait célébrer sa lune de miel comme il se devait, peut-être au creux d’un bon lit d’hôtel. Personne ne s’attendait à les voir revenir avant l’aube. Rien ne les obligeait à regagner le voilier pour y passer la nuit.

— On est bien chez les autres, mais on est mieux chez soi ! lâcha Franck en posant le pied sur le pont. Je suis vanné !

— T’es fatigué de naissance, de toute façon, se moqua Ruben, le suivant de près.

Franck ne releva pas, coutumier des discours acerbes de son ami. Il lui lança simplement un sourire forcé et ironique.

Kevin, quant à lui, éprouva un léger malaise dès le pied posé sur la passerelle. Un sentiment qu’il ne pouvait s’expliquer. Tout s’était pourtant bien passé, la soirée avait été excellente en tous points, les copains au top de leur forme, mais seul devant la passerelle, cette sensation de lourdeur, proche de l’angoisse, commençait à remonter le long de son échine pour atteindre son paroxysme une fois sur le pont.

— Ça va, mec ? s’enquit l’ami Franck, ayant remarqué son visage fermé.

Kevin sembla se réveiller de sa torpeur.

— Hein ? Oui, dit-il en souriant. Un peu crevé, on a passé une dure journée. Je vais me pieuter et ça ira mieux demain. T’inquiète, bro !

Le plateau repas de Jodie était resté tel quel. L’appétit lui faisait défaut. Roger avait bien tenté de la persuader de manger, mais la belle était trop terrorisée pour avaler quoi que ce soit, y compris les bonnes paroles.

Billy vint aux nouvelles alors que le prêtre sortait de la cabine, le plateau entre ses mains.

— Alors ?

— Alors, rien de plus, à part un repas complet que vous aurez en trop.

— Mais bordel, qu’est-ce qu’elle a ? s’énerva le jeune homme en récupérant le dîner.

— On va laisser passer la nuit, demain est un autre jour.

L’homme d’Eglise passa devant le capitaine sans plus de mots et regagna sa cabine.

Chacun fit de même, rien ne justifiant la prise de quart alors que le voilier était à quai.

La nuit s’avançait peu à peu. Billy ne pouvait pas dormir. Accoudé à sa grande table qui lui servait de bureau, il pensait à Jodie qui semblait perdre la tête alors que la croisière se passait au mieux. Il ne comprenait pas. Cette femme avait l’air normal à son arrivée, qu’est-ce qui avait bien pu susciter ce déclin ?

Le jeune homme s’endormit finalement sur sa table.

 

*

Le soleil chatouillait Nassau en ce beau matin clair. Les oiseaux marins donnaient un concert qui aurait pu réveiller un sourd.

Ruben fut le premier sur le pont, s’étirant et inspirant comme pour engranger l’énergie nécessaire à une journée chargée.

Mo le suivit de près, mais redescendit aussitôt après l’avoir salué, afin de préparer le petit déjeuner de la maisonnée flottante.

Les autres ne tardèrent pas à émerger, les effluves de café, pan cakes et bacon titillant les narines.

Seuls manquaient à la table, le couple, comme une évidence, et Jodie, toujours cloitrée dans sa cabine.

Billy s’y rendit, mi-inquiet, mi-agacé. Il toqua à la porte et entra sans attendre la réponse.

Jodie était debout, souriante, prête à sortir prendre son petit déjeuner, comme si de rien n’était.

Le capitaine s’en étonna et ne manqua pas de l’interroger.

— Vous allez mieux, Jodie ? Vous avez passé une bonne nuit ?

La charmante s’arrangea les cheveux et tout sourire, répondit de sa plus belle voix.

— Tout va bien, je me sens en paix avec moi-même.

Très étonné mais satisfait, il l’invita à rejoindre les autres. Il n’oublierait pas de poser des questions au prêtre, en toute discrétion.

Alors que tous vaquaient à leurs tâches, Jodie prenait le soleil en toute quiétude, ne souhaitant pas mettre pied à terre. Il n’y avait donc plus qu’à attendre le retour des amoureux pour lever l’ancre.

Billy s’approcha de Roger et ne put attendre de l’interroger quant au mieux soudain qu’affichait la quarantenaire. Ce dernier ne s’attarda pas sur ses explications. Il invoqua les voies impénétrables de son patron, enveloppées des quelques paroles rassurantes et apparemment convaincantes qu’il lui avait soufflées.

Le capitaine ne fut pas pleinement séduit par les éclaircissements du prêtre, mais dû s’en contenter.

 

*

 

Le couple embarqua après le repas de midi, fringant et ravi de sa nuit.

Le voilier regagna le large presque aussitôt, toutes voiles offertes au vent.

 

 

 

 

 

25°North – 69°West

5

 

 

Le brick prit la direction de Miami par un temps calme et une brise assez légère pour une navigation sereine dans un calme paradisiaque.

Le couple sirotait un cocktail à l’avant du bateau, tous deux allongés sur une serviette XXL. Roger prit place à leurs côtés et engagea une conversation des plus banales.

Passé une demi-heure, Mark laissa son épouse en tête à tête avec le prêtre, préférant rejoindre l’équipage et assister aux manœuvres. Cynthia en profita pour se confier à l’ecclésiastique.

Jodie, quant à elle, remplissait ses poumons d’air vivifiant, tout en lisant un magazine à l’arrière du bateau.

Tout n’était que luxe, calme et volupté. Le brick voguait à vive allure, et arriverait à bon port plus tôt que prévu selon les calculs de Billy.

 

C’est vers les 16h que l’orage se déclencha. Il n’avait pas été annoncé par radio, au grand étonnement de Billy.

Ce dernier demanda aux passagers de regagner leur cabine, bien que le risque de mal de mer soit plus élevé. Peu importait. La sécurité primait sur le reste.

La peur se fit sentir dès les premières semonces. L’orchestre se mit en place et joua violemment la dernière saison de Vivaldi. De longs éclairs dessinaient leurs stries en continu, se mêlant aux percussions incessantes d’un tonnerre furibond. Le spectacle son et lumière était grandiose, si l’on exceptait le danger des vagues grandissantes qui venaient s’écraser sur le pont.

L’équipage essuyait sa première tempête avec la peur au ventre mais le geste assuré. Il n’y avait plus ni capitaine ni matelots, mais des hommes vaillants, soudés comme les doigts d’une main ouverte aux éléments.

La goélette tanguait au bon vouloir des lames qui la frappaient telles des gifles non méritées, mais ne pliait pas. Les voiles claquaient bien que réduites et la proue était face aux vagues, comme il se doit dans ces cas-là. Le bateau de bois était malmené, mais tenait bon la barre. Ce vieux loup des mers en avait connu d’autres bien pires.

Billy tenta de joindre la côte mais la radio grésillait sans émettre la moindre parole. Les instruments de navigation jusque là presque négligés par le capitaine semblaient pris d’une agitation inexplicable et ne furent d’aucune utilité. Le jeune homme ne s’avoua pas vaincu bien que proche de la panique.

Les hommes commencèrent à montrer une fatigue justifiée. Billy retourna en cabine et lança un appel à l’aide avec l’espoir d’être entendu.

— Mayday, mayday, ici le brick enregistré Mike India 3 6 8 7 3, je suis entre Nassau et Miami. Nous sommes en pleine tempête et mes boussoles ne fonctionnent plus, mayday, mayday, est-ce que vous m’entendez, répondez-moi, ici Mike India 3 6 8 7 3, répondez-moi, je suis en difficulté…

L’appel fut réitéré à plusieurs reprises, sans le moindre succès.

Mo pénétra comme un fou dans la cabine.

— Billy…Billy, Ruben s’est assommé avec la bôme.

— Merde !

Les deux hommes se rendirent auprès du blessé qui semblait reprendre conscience. Kevin lui tenait la tête.

— Ça va aller, rassura Ruben, le front légèrement ouvert, une bosse faisant son apparition.

— Kev, amène-le à l’intérieur, ordonna le capitaine, je prends sa place.

Malgré l’insistance pour aider ses compagnons, Ruben fut confié à Roger qui l’accueillit dans sa cabine. Kevin reprit sa place auprès des autres, sous une pluie battante et les bourrasques d’un vent fou.

 

*

Puis soudain, tout s’arrêta. Le vent retomba, la pluie cessa et l’orage s’évanouit comme par miracle. Tous restèrent sans comprendre, figés par l’étrangeté et l’incohérence de la situation. Cependant, chacun en fut soulagé.

Les dégâts furent minimes au vu de la violence qui s’était abattue sur le pauvre voilier. Les passagers, un peu secoués, firent surface l’un après l’autre, déroutés mais heureux d’être sur pieds. Ruben ne fut pas en reste, émergeant, lui aussi.

Chacun aida l’autre à déblayer le pont, presque en silence.

Sans attendre, Billy regagna sa cabine et tenta à nouveau de joindre la côte. Il se heurta à un son presque plaintif.

Les instruments de navigation étaient cette fois immobiles mais montraient une situation totalement farfelue, établissant leur position au milieu de l’océan.

Le capitaine se précipita vers la carte étalée sur la grande table, pour calculer l’endroit exact d’après les degrés affichés sur les cadrans. 25°North – 69°West. Il posa sa règle et croisa les coordonnées. Son visage s’allongea et une peur viscérale grimpa jusqu’à sa gorge qui se serra.

Mo vint aux nouvelles.

— T’as pu joindre les garde-côtes ? Ben t’en fais une tête. Tu peux savoir où on est ?

Billy leva la tête vers son ami et d’une voix fébrile, annonça la nouvelle.

— On est en plein milieu du triangle des Bermudes.

 

*

 

Mo resta dans l’expectative.

­– Et ? T’as l’air d’un rat qui a vu un tigre.

– Le triangle des Bermudes, ça te parle ?

– Des conneries, tout ça. En revanche, on a bien dévié, ça c’est du certain. Redresse la barre, matelot !

– Ça ne me fait pas rire. La nuit va bientôt tomber, on va jeter l’ancre et se poser jusqu’à demain.

– À vos ordres, capitaine !

Billy leva les yeux au ciel tandis que son ami regagnait le pont pour effectuer la manœuvre.

Les dégâts, peu nombreux, furent vite réparés et le pont débarrassé de ses débris. Le calme était revenu, tous pouvaient enfin savourer la tranquillité d’une mer assagie.

Lors du dîner et devant les assiettes bien remplies, Billy avait informé l’assistance de la situation. Chacun y alla de ses anecdotes sur le sujet, certaines plus ou moins fantasques selon ses pseudo connaissances et ses croyances. 

   La nuit se déposa sur une eau sans vagues. L’atmosphère était lourde et bien trop étrange. Outre l’ambiance pesante, le fait d’être dans ce lieu hanté par son histoire et ses légendes inquiéta Billy qui ne put trouver le sommeil avant une heure tardive.

Il pensait à s’en faire craquer les neurones. Il ressassait ces histoires de disparitions mystérieuses d’avions et autres navires bien plus importants que le sien. Réels ou pas, ces récits ne pouvaient l’empêcher de se dire qu’ils étaient au beau milieu d’un triangle connu pour être celui du Diable. 

Puis n’y tenant plus, il se leva et revisita sa cabine en faisant les cent pas.

Son regard fut attiré par une petite protubérance sur l’une des parois, sobrement éclairée par la lueur de la lampe. Billy approcha cette dernière au plus près et distingua une planche qui se détachait. Il saisit son extrémité et tira. Le bois se désolidarisa entièrement sur une cinquantaine de centimètres pour laisser entrevoir, comme dissimulée à l’intérieur de cette cache visiblement créée à cette fin, une plaque de fonte de la même longueur, et d’une largeur de trente centimètres.

Il récupéra péniblement l’objet qui pesait son poids, et le retourna.

Une vision d’horreur le percuta. Il n’osa plus bouger, ses yeux comme collés à l’inscription. La terreur le prit. Il tenait entre ses mains le nom de son voilier.

Le Mary Céleste.

 

 

 

 

 

25°North – 69°West

6

 

 

La nuit passa sans qu’il puisse fermer l’œil. Billy ne pouvait détacher ses pensées de la plaque. Cette nouvelle découverte ajoutait une note supplémentaire d’inquiétude à leur situation géographie déjà chargée en angoisses. Il était bel et bien le propriétaire du fameux bateau à la légende vivace, et cette pensée le rendit fébrile.

Ce voilier en perdition avait été retrouvé au large des Açores en 1872, en bon état mais sans personne à bord. Il n’en fallut pas davantage pour que naisse le mystère. Où donc était passé l’équipage ? La cargaison était intacte hormis une ou deux légères avaries certainement causées par les affres d’une météo capricieuse. Le brick-goélette n’avait donc pas été abordé par quelconque pirate, pas plus qu’il n’avait été le théâtre d’une mutinerie. Tout était encore à sa place, les assiettes d’un repas servi, des instants de vie encore présents comme si les occupants s’étaient brusquement évaporés. La légende était née, ouverte à l’imagination et aux suppositions diverses et variées.

Le capitaine gagna le pont où s’agitaient déjà Mo et Ruben. Il ne les informa pas de sa trouvaille. Inutile de transmettre ses angoisses à ses amis.

– Salut, Bill ! Le vent est en vacances aujourd’hui, va falloir ramer, plaisanta Mo.

Mais Billy n’avait pas le cœur à la rigolade. Il ne releva pas. Il les salua juste poliment et rejoignit la « cuisine » pour la préparation des petits déjeuners. Il croisa Franck et Kevin qui sortaient de leurs cabines. Kevin entreprit de l’aider alors que Franck regagnait le pont.

Roger et le couple ne tardèrent pas à compléter les effectifs et s’installèrent à table après les salutations d’usage.

– Jodie n’est pas encore réveillée ? s’enquit Cynthia.

– Je ne crois pas, elle n’est pas sur le pont, informa Billy.

– Je vais voir si tout va bien, proposa Roger.

Le prêtre se posta devant la cabine de la jeune femme, toqua mais ne reçut aucune réponse. Il se permit d’entrer.

La cabine était vide.

Il en informa l’assemblée qui resta interdite. Bill se précipita sur le pont, pensant qu’il ne l’avait peut-être pas vue sortir, mais il resta sur sa faim. La quadra n’était plus sur le bateau.

Un sentiment de panique s’empara du capitaine et gagna le reste des occupants. Personne ne sut donner une explication plausible, par manque de suppositions. Seule la version de la noyade après une chute par-dessus le bastingage aurait pu être plausible, mais comment aurait-elle pu tomber sans le vouloir ? Impossible sans tangage excessif. Billy arriva à la conclusion d’un suicide. Rien d’autre ne justifiait cette chute. Mais donc, où était le corps ? À une température de vingt-cinq degrés Celsius, il aurait dû remonter si le drame avait eu lieu en début de nuit. L’eau était lisse, les courants étaient quasi nuls.

Le capitaine nota l’évènement sur son carnet de bord avec la peur au ventre. Comment expliquer ça aux membres de la famille et aux autorités en débarquant à Miami ? Heureusement pour lui, l’équipage et les autres passagers étaient là pour témoigner de l’étrangeté des faits.

Il tenta une énième fois de joindre les garde côtes par radio, mais celle-ci continua ses crépitements assourdissants.

 

*

 

Le vent n’était toujours pas au rendez-vous. Le voilier restait immobile sans pouvoir percevoir la moindre énergie pour le propulser, ce qui ajoutait un degré supplémentaire à l’atmosphère délétère qui commençait à régner à bord.

La journée se passa comme ça, entre manœuvres inutiles et discussions stériles.

Le couple connut une dispute assez violente, l’un reprochant ses infidélités passées, l’autre ses affaires douteuses.  La jeune femme fut prise d’une crise de nerfs, frappant son époux sans retenue. Mo et Kevin durent la « détacher » pour la confier à Roger qui la reconduisit à sa cabine pour la calmer de ses psaumes.

 La nuit s’abattit sur le voilier, avec ses promesses d’angoisses et ses questions sans réponses.

 

*

 

Le jour se leva sur un océan figé telle une peinture. Pas un souffle de vent et aucun son.

Bill fut le premier sur le pont. Il attendit les autres avec la mine grave. Le reste de l’équipage se montra presque simultanément. Roger ne tarda pas non plus. Il se proposa pour la préparation du petit déjeuner.

Le couple ne se montrait pas, ce qui fit grimper l’angoisse d’un ton. Billy se rendit à leur cabine. Il s’annonça mais ne reçut aucune réponse.

La pièce était vide.

Le jeune homme se précipita sur le pont et tous comprirent.

Il hurla de colère et d’incompréhension avant d’enjoindre ses camarades de le suivre dans sa cabine.

– Asseyez-vous, ordonna-t-il tout en récupérant la plaque dans un coffre.

Il déposa l’objet sur la table, l’écriture face à eux.

– Voilà le véritable nom du bateau. Nous sommes sur le Mary Celeste, qui s’appelait Amazone au départ. D’où les lettres Z et O sur la proue. C’est le Mary Celeste ! Ce bateau est maudit et nous avec, hurla-t-il pour finir.

Franck saisit la plaque et l’examina. Kevin riva son regard sur le métal.

– Je sais, murmura-t-il. Je l’ai su dès le départ, je l’ai senti.

– Qu’est-ce que vous racontez comme connerie ! vociféra Ruben. Vous êtes tous devenus fous ?

– Dis-moi ce qu’il nous arrive, alors ! opposa Bill. Explique-nous, on t’écoute.

– Allons, mes enfants, tempéra le prêtre. Il doit y avoir une cause à tout ça, on va se poser et tenter d’éclaircir cette affaire.

– L’affaire est simple, mon père, et vous ne me direz pas le contraire, continua Billy. Nous sommes dans le triangle du diable et voyez ce qu’il se passe, bon sang ! Déjà trois morts !

– On va tous y passer, murmura Kevin, comme hypnotisé, les yeux dans le vide.

Ruben se précipita sur lui et le saisit par le col.

– Tu vas la fermer, connard ?

Billy libéra Kévin et allongea une droite à Ruben, histoire de le calmer.

Mo récupéra le trentenaire dans ses bras et le retint pour l’empêcher de continuer un combat incohérent.

– Messieurs ! S’il vous plait ! Calmez-vous, pour l’amour de Dieu ! supplia l’ecclésiastique.

– Dieu nous a abandonnés, mon père, et vous avec, termina Bill avant de regagner l’intérieur.

Les sourires du début de croisière s’étaient désormais effacés, laissant la part belle aux terreurs intimes et propres à chacun. 

 

*

 

Le troisième jour se leva avec l’angoisse à présent récurrente de savoir qui était encore là.

La réponse ne se fit pas attendre.

Ruben manquait à l’appel. Billy ne se posa plus de question, ne chercha plus à comprendre. La malédiction était bien là et personne n’y pouvait rien changer. Les occupants du voilier, comme en 1872, s’évanouissaient les uns après les autres.

Les derniers encore vivants se réfugièrent dans la cabine du capitaine et prirent place sur des fauteuils et divans.

– Pourquoi ? s’interrogea ce dernier. Pourquoi nous ?

– Pourquoi l’équipage du Mary Celeste ? ajouta Mo.

Le regard de Roger semblait les accuser un par un.

– Vous avez commis des faits répréhensibles ? les questionna-t-il.

Chacun regarda ses voisins, dubitatif.

– Quelle drôle de question, s’indigna Billy. Vous nous prenez pour qui ? Des criminels ?

– J’essaie de comprendre, mon fils.

– Ben cherchez autre chose, rétorqua Mo.

– Bien. Si vous le permettez, je vais me retirer dans ma cabine et lire un peu. Je vous laisse entre vous.

– Faites donc ça, enchérit Bill.

Le prêtre, calme au possible, regagna ses pénates, abandonnant les quatre acolytes à leurs réflexions.

 

*

 

Le silence régna durant un instant jusqu’à ce que Franck, Mo et Kevin sortent à leur tour, prétextant une vérification du pont, pour le cas où une brise s’inviterait dans les voiles. Billy les remercia.

Installés près de la proue, les trois hommes se jaugeaient.

– Comment il sait ? amorça Franck.

– Qui ? continua Kevin.

– Le curé. On dirait qu’il sait ce que nous avons fait.

– On était ivres ! expliqua Mo. Et elle aussi. Elle déambulait sur la route, il faisait noir, on n’a rien vu, c’était un accident.

– Ne cherche pas d’excuses, Mo, enchérit Franck. On n’aurait jamais dû se barrer.

– Elle était morte, bordel ! vociféra Kevin. Y’avait plus rien à faire. Si on avait dit quoi que ce soit, s’en était fini de nos belles vies.

– N’empêche, on aurait dû appeler les secours.

Kevin prit sa tête entre ses mains comme pour ne plus rien entendre.

– J’ignore comment ce type a pu le savoir, mais de la façon dont il nous a regardés, il savait, réitéra Franck.

 

*

 

Billy, de son côté, réfléchissait au comment et pourquoi des évènements. Les protagonistes de l’histoire n’avaient aucun lien entre eux. Quel était donc le fil rouge qui les liait et les avait littéralement effacés de notre monde ? Il se rendit aussitôt dans la cabine du prêtre pour tenter d’en savoir plus.

Il ne trouva personne. L’inquiétude toucha son paroxysme. Il se précipita sur le pont.

Roger y était seul, la main appuyée au mât de misaine, le regard pointé vers l’horizon. Billy avança vers lui d’un pas hésitant.

– Où sont mes amis ? murmura-t-il, à présent derrière le prêtre.

Ce dernier se tourna face à lui, un sourire comminatoire affiché sur un visage cynique.

– Mon père ? s’enquit le capitaine.

– Ils sont là où ils doivent être.

Devant l’expression médusée de son interlocuteur, Roger éclata d’un rire démoniaque.

– Mon jeune ami, vous pensiez connaître vos amis ? Ruben, tout d’abord. Ce jeune homme a commis les pires nuisances dès son plus jeune âge. Vols avec menace, maltraitances sur ses parents, sa fratrie, et j’en passe, tout ça sans jamais n’avoir eu à en répondre devant la justice. Et les trois autres, ont roulé sur une jeune fille alors qu’ils étaient ivres. Quant à Jodie, la belle Jodie, était tellement noire dans son âme, qu’elle a fini au fond de l’eau après que je l’en ai convaincue de prendre un bain. Le couple ? Un ramassis de tromperies et de jeux sordides. Tout ce beau monde était réuni sur ma perle des mers.

– La perle des mers ? Mais c’est l’expression favorite d’Archi Desmond. Vous connaissez Archi ? L’ancien propriétaire du rafiot ? Mais qui êtes-vous, putain !?

– Ha ha ! Vous êtes d’un drôle ! Je suis qui vous voulez, Archi, Roger…le pape ! Et Reuclif…je dois dire que le nom que je vous ai donné m’a fait bien rire : Reuclif, j’ai fait fort !

– Quoi ?

– Nul en anagramme donc. Reuclif dans un autre ordre…non ? On ne devine toujours pas ?

Billy n’en croyait pas ses oreilles. Il ne pouvait réfléchir tant son cerveau restait sidéré, liquéfié.

– Allez, c’est mon jour de bonté, mais ce sera bien le seul. Reuclif dans l’ordre, ça donne Lucifer. Là, ça te parle, petite merde ?

Le jeune homme manqua de s’évanouir. Il s’affala sur le pont.

Le personnage singulier arracha son col blanc, signe indicatif de la prêtrise.

– Ouf ! Il me tardait de la jeter à la mer, cette saloperie. 

Il se baissa au niveau de Billy, en état de choc.

– Petit con, tu as souvent vu des curetons sans crucifix ? J’allais quand même pas mettre ton Dieu autour de mon cou, ce fumier m’aurait renvoyé chez moi.  Relève-toi et parle-moi en face, tu veux ?

Il saisit le jeune homme par les épaules et le tint debout.

– Et moi ? s’enquit ce dernier, terrorisé.

– Toi ? Devine ! Tu te crois blanc comme neige ? Ah mais pas quand on a envoyé et laissé sa mère crever dans un mouroir sordide pour récupérer son héritage. Ah que non !

Des larmes couraient sur les joues du capitaine.

– Ta mère aussi a beaucoup pleuré, pauvre chiure ! Toi et les autres ne valez pas la merde que vous chiez.

– Pardon, lâcha Bill, totalement défait.

L’étoile du matin éclata de rire.

– Pardon, à moi ? Tu me demandes le pardon ? Sais-tu à qui tu as affaire, pauvre tâche ? C’est pas moi qui pardonne, c’est l’autre barbu sur son nuage. Moi je punis les salauds dans ton genre. Et tu vas t’apercevoir combien je suis généreux dans ma partie. Allez, j’ai pas que ça à faire, je t’emmène au chaud. Ici, j’ai peur d’attraper froid.

Le Mary-Celeste resta une nouvelle fois déserté de ses occupants, entamant un voyage de retour vers son port d’attache, guidé par des forces « souterraines ».

 

 

 

 

EPILOGUE

 

 

Le soleil souriait au port de Miami. Trente mètres étaient occupés par un voilier au bois ancien, un peu abimé par les affres du temps. Sur la proue, deux lettres : Z et O.

Un couple s’approcha du bateau, les yeux déjà sous le charme.

– Il est beau, n’est-ce pas ? dit un homme surgit de nulle part, la cinquantaine élégante.

– Vous nous avez fait peur, plaisanta le mari. Oui, mon épouse et moi sommes en train d’en tomber amoureux.

L’homme ne put retenir un sourire entendu, presque satanique.

– Je suis Archibald Desmond, et vous avez de la chance, il est à vendre ! 

 

 

 

 

 

Votre avis compte

Après votre lecture, je serais ravie de connaître votre opinion. Vos commentaires sont précieux et m'aident à améliorer mon travail. N'hésitez pas à laisser un message et à partager vos pensées.